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Neutre ou pas neutre?

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2300 6 mars 2026

Sur le site Antipresse, M. Eric Werner écrit que «la neutralité suisse appartient […] au passé». C’est un jugement qu’à chaud, il nous est arrivé de partager. Quand la Confédération s’est soumise aux mesures de l’Union européenne à l’encontre de la Russie, par exemple, il était difficile de ne pas donner raison à M. Serguei Lavrov, lequel déclarait que la Suisse, loin d’être neutre, était «ouvertement hostile» à la Russie. Même sentiment à propos de la tentative fédérale, en 1994, de mettre sur pied un corps de casques bleus suisses, ou à propos de l’adhésion à l’Organisation des nations unies en 2002, ou du droit accordé en 2011 aux camions britanniques de la coalition soutenant la résistance libyenne de traverser notre territoire, ou encore de l’entrisme otanien de Mme Amherd.

Et puis à chaque fois, au bout d’un certain temps, on doit bien constater que le monde continue de considérer la Suisse comme un pays neutre. A distance, le coup de gueule de M. Lavrov apparaît moins comme un jugement politique de fond que comme un élément de langage musclé lié aux circonstances.

Les transgressions répétées de la neutralité suisse par les autorités fédérales sont objectivement graves et nous les avons combattues à chaque occasion. Mais avec les années, elles semblent relever d’une agitation de surface. Et sous cette surface, une force de résistance colossale est à l’œuvre. Force d’inertie de la population? Bienfaisante inertie, en ce cas!

En réalité, il y a beaucoup plus. La résistance de notre neutralité provient d’abord de ce que la Confédération est une réalité fragile, qui pourrait se défaire si nous participions militairement à une coalition contre un Etat tiers. En ce sens, la neutralité est consubstantielle à la Suisse. La Confédération est neutre «sous peine de mort». C’est une certitude qui fait partie de l’inconscient collectif suisse.

Sur le plan international, le besoin subsiste d’un Etat suffisamment stable pour plaider en faveur du respect du droit international, d’un médiateur dépassionné routinier des bons offices, d’une autorité qui protège les intérêts d’Etats qui ont rompu leurs relations diplomatiques. Aujourd’hui encore, la Suisse représente les intérêts de l’Iran en Égypte et au Canada, ceux des États-Unis en Iran, ceux de la Russie en Géorgie et réciproquement. Même claudicante, notre neutralité appartient bel et bien au présent et continue d’être utile.

La neutralité est un capital de confiance. Au fil des siècles, une attitude constamment neutre a engendré une certaine image de la politique suisse. Les autres Etats, et surtout les Etats voisins, savent que nous reconnaissons des Etats et non des régimes ou des idéologies. Ils savent aussi que nous ne prenons jamais parti pour un belligérant contre l’autre; que nous sommes prêts à défendre notre territoire contre n’importe quel belligérant, ce qui dissuade les autres forces en présence de nous envahir à titre préventif; que nous regardons, au-delà des affrontements actuels, la paix qui suivra et dans laquelle nous jouerons notre rôle.

Ce capital de confiance était au plus haut au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Il est resté à peu près intact jusqu’en 1989.

La chute du Mur qui séparait le monde en deux court-circuita les cervelles fédérales. Elles y virent l’annonce prophétique et enthousiasmante d’une unification pacifique irrésistible de toutes les nations. Que cette idée fût contraire à tous les enseignements de toute l’histoire de tous les pays, qu’elle fût démentie jour après jour par toutes les armées du monde, qu’elle le soit aujourd’hui encore, et aujourd’hui plus que jamais, n’a en rien changé leur préjugé idéaliste. Elle leur inspire une politique étrangère suiviste, hâtive et incertaine.

Durant la Deuxième Guerre mondiale, la majorité des Suisses espéraient le triomphe des Alliés. Malgré la censure, cela transparaissait dans la presse. Mises en cause sur ce point, les autorités répliquaient habilement, tant aux Alliés qu’aux forces de l’Axe: «La Suisse est neutre, mais les Suisses ne le sont pas.» On pourrait modifier la formule: «La Suisse est neutre, même si les conseillers fédéraux ne le sont pas.»

Notre capital de neutralité conserve aujourd’hui encore une réelle importance. En ce sens, M. Werner se trompe. Mais nous lui concédons que ce capital s’amenuise à chaque faux-pas de notre politique étrangère.

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