Réécritures
Mme Laure Murat, militante féministe et prix Médicis de l’essai 2023, vient de publier un petit ouvrage perspicace intitulé Toutes les époques sont dégueulasses1. Sous ce titre, inspiré d’une formule d’Antonin Artaud, elle examine la question de la réécriture des grandes œuvres de la littérature pour les rendre conformes à la bienséance et à la bien-pensance d’aujourd’hui. Faut-il caviarder les vulgarités sexistes de James Bond, les représentations racistes d’Agatha Christie ou l’antisémitisme de Roald Dahl? Le débat, dit-elle, est bloqué entre ceux qui dénoncent une censure inacceptable et ceux qui condamnent une sacralisation fétichiste de l’écrit. Elle propose de faire une pause, d’approfondir et d’affiner le débat.
Elle distingue entre la réécriture, reprise créative d’une œuvre artistique ou littéraire, et la récriture, qui est une mise en conformité avec les préjugés du jour, de même qu’on doit distinguer entre Picasso, renouvelant génialement Les Ménines, et Daniele da Volterra, dit «le Caleçonneur», rhabillant les nus de Michel-Ange.
Mme Murat ne croit guère à l’efficacité des sensitivity readers, ces «démineurs littéraires», qui suppriment les mots insupportables aujourd’hui, «nain», «laid», «fou» ou «gros» dans les chefs-d’œuvre en voie de réédition. Car où doit-on placer le curseur des stéréotypes offensants? De plus, changer ou supprimer quelques mots ne changera rien à l’inspiration générale. Comme le dit Mme Murat, «extirper d’un texte ici un mot insultant, là un adjectif désobligeant revient à sortir des poissons crevés d’une eau qui, de toute façon, est empoisonnée».
Elle s’arrête longuement sur le cas du roman Dix petits nègres d’Agatha Christie. Aux Etats-Unis, on a changé plusieurs fois le titre. En 1940, déjà, ce fut And Then There Were none («Et alors, il n’y en eu plus aucun»). On essaya aussi Dix petits Indiens, ce qui ne faisait que repousser le problème, puis Dix petits soldats. La version pour la France de 2020, c’est Ils étaient dix. Bon, mais que fait-on avec la Nigger Island, ainsi nommée à cause de sa ressemblance avec la tête d’un homme «aux lèvres négroïdes», précise Mme Christie?
Quant à intervenir dans les récits historiques, lisser le passé, en évacuer les idéologies les plus choquantes, c’est aussi évacuer l’histoire collective de ceux qui en ont souffert. Il fut un temps où le monde officiel racontait aux écoliers que le pays de Vaud avait commencé à exister avec la conquête bernoise et le souffle de liberté qui nous descendait du Nord. Les peuples envahis et colonisés ont le droit de connaître dans le détail l’histoire de leur oppression.
Dans les romans, Mme Murat distingue le racisme (ou le sexisme, ou l’antisémitisme, ou la «grossophobie», ou que sais-je?) de l’auteur et le racisme d’un des protagonistes. Dans le premier cas, elle conseille simplement de ne pas lire l’ouvrage, comme on évite d’emprunter un chemin trop violemment cahoteux, et de se rabattre sur des ouvrages contemporains moins scandaleux. Dans le second cas, le racisme du personnage est peut-être indispensable pour saisir l’intrigue. Le supprimer ou simplement l’atténuer est alors un contre-sens. La question se complique évidemment selon que c’est le héros du roman, généralement porte-parole de l’auteur, ou son haïssable ennemi qui tient des propos racistes.
L’argument selon lequel des auteurs eux-mêmes ont procédé à des retouches de leur manuscrit, et donc qu’il n’est pas interdit d’en faire autant, donne l’occasion à Mme Murat d’affirmer avec force, notamment contre les éditeurs avides (Dix petits nègres, c’est cent millions d’exemplaires vendus), que seul l’auteur devrait être en droit de modifier son texte.
Entre la censure et le laisser-aller, il y a la préface explicative ou le commentaire. Le procédé présente l’avantage de laisser le texte intact tout en le contextualisant, c’est-à-dire en le replaçant à l’époque de sa création, en rappelant les influences exercées sur l’auteur par la mode, par une idéologie ou par une personne. Mme Murat, qui plaide avec mesure pour cette solution, en montre aussi les risques, notamment ceux d’une récupération sous couvert de scientificité historique et linguistique.
On court aussi le risque de la platitude. A Lausanne, il y a une rue Louis-Agassiz, du nom de ce grand géologue, paléontologue, botaniste, zoologue et ichtyologue suisse. Depuis quelques années, on a ajouté sous le panneau un exposé des turpitudes créationnistes et racialistes du grand homme. Ce texte coincé mêle sentencieusement science, histoire et morale. Le passant lit ça ou non. Et la Municipalité a prouvé sa correction politique.
«Toutes les époques sont dégueulasses»: Mme Murat, malheureusement sans développer, fait, avec raison, allusion aux zones d’ombre de notre propre époque, que les prochaines générations seront horrifiées de découvrir.
Notes:
1 Laure Murat, Toutes les époques sont dégueulasses, Editions Verdier, 2025, Lagrasse.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Paquet d’accords Suisse-UE: position et propositions de la Ligue vaudoise – Editorial, Ligue vaudoise
- Parution de l’Atlas d’histoire vaudoise – Lionel Hort
- Accordez-moi la parole – Alain Michaud
- La grève prise à la légère – Jean-François Cavin
- Redistribuer ou transmettre – Colin Schmutz
- Mémoire vivante – Jacques Perrin
- Des votations remises en cause – Benjamin Ansermet
- L’avion, symbole de liberté et de prospérité – Le Coin du Ronchon
