La grève prise à la légère
La grève est haïssable. Cet acte de force, brisant les engagements pris, n’a pas sa place dans un pays civilisé où le monopole de la contrainte légitime appartient à l’Etat. Outre cette raison fondamentale, la grève prive des tiers, les clients et les usagers, qui n’ont rien à voir dans le conflit, des prestations auxquelles ils ont droit ou peuvent normalement prétendre; la prise d’otage serait-elle un droit de l’homme? L’économie française ou italienne, anglaise autrefois, selon les périodes d’agitation sociale, a lourdement pâti de ces arrêts de production. La Suisse est généralement épargnée par ce fléau, car elle tient à la paix du travail, dans les usages et dans la loi.
La Constitution fédérale donne la priorité à la négociation ou à la médiation; la jurisprudence du Tribunal fédéral le confirme en posant de claires conditions au recours éventuel à la grève. Celle-ci est ainsi l’ultima ratio, car on ne peut exclure, dans des situations de blocage, l’explosion d’une grande colère des travailleurs; mais c’est l’exception. La Constitution vaudoise fait de même, comme la loi sur le personnel.
Quand l’automne arrive et que les conditions de travail de l’année suivante se discutent, le climat social fraîchit et l’envie est grande, du côté syndical, de mobiliser les troupes et d’intimider l’employeur par des arrêts de travail. Si l’on respecte la loi, il faut résister à cette tentation, même si l’on minimise l’infraction en parlant de grève d’avertissement. Le syndicat Unia ne le fait pas dans le secteur du bâtiment, où la convention collective en vigueur impose la paix absolue du travail; la négociation d’une nouvelle convention pour 2026 ne présente pas d’antagonisme si tragique qu’il convienne de dramatiser le dialogue. Le partenaire patronal, assez grand seigneur, déplore cette attitude, mais ne semble pas vouloir la faire sanctionner. On doit se demander pourtant, l’ordre public étant en jeu, si la violation du droit ne devrait pas être poursuivie pénalement d’office.
Dans le Canton de Vaud, c’est la fonction publique cantonale qui met la grève à l’ordre du jour en ce mois de novembre. Nous n’allons pas examiner ici si le sacrifice qui lui est demandé – la très légère baisse de salaire ne touchant qu’une petite minorité, comme La Nation l’a montré dans un numéro précédent – justifie cette protestation, ni si le Conseil d’Etat a décidé cette mesure de «solidarité», tactiquement, pour bien montrer qu’une baisse des impôts fait très mal. Ce qui nous intéresse ici, c’est le mécanisme du recours à la grève, qui semble grippé.
Les associations du personnel, avant de décider l’arrêt de travail, ont saisi l’Organe de conciliation, comme le veut la loi. Celui-ci a entendu les parties, constaté qu’aucune entente n’était intervenue et délivré l’acte de non-conciliation qui permet de faire grève. La séance a duré trois quarts d’heure. Cela paraît montrer qu’il n’y a pas eu de vraie recherche d’une solution de compromis. Si des antagonistes comparaissent devant un organe de conciliation, c’est qu’il y a un blocage. Le conciliateur doit être avisé et tenace pour tenter de le surmonter. Il faut du temps, parfois bien plus d’une séance, pour avancer vers une pacification. On a le sentiment désagréable que le passage devant l’Office de conciliation n’a été qu’une formalité.
Cette situation n’est pas satisfaisante; elle vide le texte légal de son sens. Mais le remède n’est pas facile à trouver. Car le Conseil d’Etat peut prétendre qu’une position inflexible découle d’intérêts publics supérieurs et impératifs (ce qui est loin d’être le cas en l’occurrence). De plus, si son option salariale est déjà publiée et transmise au Grand Conseil, il n’est plus guère en son pouvoir de modifier le projet de budget. On pourrait imaginer que le Conseil d’Etat soit tenu d’ouvrir des pourparlers avec les associations du personnel avant de ficeler définitivement le budget s’il entend déroger aux règles en vigueur. Si les discussions de recherche d’une conciliation en audience doivent rester secrètes, il conviendrait peut-être que le refus d’une solution soit motivé publiquement, pour qu’il ne soit pas le résultat d’une feinte procédure, que l’auteur de ce refus doive en répondre et que la population puisse en juger.
Mais au fond, la grève des agents de l’Etat devrait être interdite. La plupart de leurs tâches sont essentielles à l’ordre public ou au bon fonctionnement des rouages de la collectivité. Dans les hôpitaux, les maladies, elles, ne font pas grève. Si l’école n’est pas tenue, il ne faut pas que les bambins soient à la rue quand leurs parents travaillent. D’ailleurs, le contribuable paie pour que l’administration soit à son service et il est en droit d’en attendre le retour. Ou alors, faut-il reconnaître la grève de l’impôt comme un acte de résistance légitime?
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Paquet d’accords Suisse-UE: position et propositions de la Ligue vaudoise – Editorial, Ligue vaudoise
- Parution de l’Atlas d’histoire vaudoise – Lionel Hort
- Accordez-moi la parole – Alain Michaud
- Réécritures – Olivier Delacrétaz
- Redistribuer ou transmettre – Colin Schmutz
- Mémoire vivante – Jacques Perrin
- Des votations remises en cause – Benjamin Ansermet
- L’avion, symbole de liberté et de prospérité – Le Coin du Ronchon
